Qu'est-ce que le "Blue Shift" (virage au bleu), et pourquoi beaucoup de gens redoutent un mois post-électoral troublé aux États-Unis d'Amérique après le scrutin présidentiel du 3 novembre : résumé pour francophones.
En France, un soir d'élections présidentielles à 21h, il reste encore des bulletins à compter, et on sait qu'on n'aura les résultats complets que pendant la nuit, mais dans l'ensemble les jeux sont faits, et le lendemain du scrutin les journaux peuvent donner le nom du vainqueur.
Aux USA ce n'est pas pareil, pour des raisons qui tiennent d'une part à la nature un peu spéciale de leur système électoral, et d'autre part à la situation très particulière de cette année de pandémie.
(1) Tout d'abord, aux USA, il est possible de voter non seulement par procuration, mais également par correspondance. Les bulletins arrivés par la poste sont longs à dépouiller (il faut vérifier que les conditions de validité sont remplies ...) et à compter.
Dans certains états, il est également possible de voter à l'avance. Les bureaux de vote sont ouverts parfois plusieurs semaines avant le jour du scrutin national et les électeurs qui ont déjà pris leur décision peuvent y déposer leur bulletin.
La loi électorale est différente suivant les états, mais dans beaucoup de cas, cette masse de bulletins longue à dépouiller (votes par correspondance et votes à l'avance) ne peut commencer que le soir du jour du scrutin national.
Jusqu'à l'élection précédente, cette masse de bulletins prenait déjà du temps à dépouiller, mais à l'exception notable de celle de 2000, on savait en gros à quoi s'en tenir les lendemains d'élection car elle ne représentait qu'une petite proportion des votes.
Cette année les choses sont différentes, et jusqu'à 40% des électeurs ont l'intention de voter par correspondance ou par procuration !
En effet de nombreux électeurs ont peur d'aller voter en personne pour plusieurs raisons, dont trois principales :

(a) peur d'attraper le coronavirus dans les files d'attente,
(b) peur de passer des heures dans les files d'attente, voire d'arriver à la fin de la journée sans avoir pu voter (dans les bureaux de vote qui ont déjà ouvert à l'avance en Géorgie, certains électeurs ont pu attendre jusqu'à 11h avant de pouvoir voter),
(c) peur d'être intimidé par des milices armées (c'est légal aux USA !). La plupart du temps ces milices armées sont liés à des mouvements racistes («suprémacistes blancs»), et ont un fort pouvoir de violence et d'intimidation, très mollement combattu par les pouvoirs publics.
En général, pour de nombreuses raisons, les électeurs qui comptent voter pour le candidat démocrate Joe Biden se sentent plus concernés par ces trois craintes que les électeurs de Donald Trump
(par exemple la proportion de gens qui croient que l'épidémie de coronavirus n'est pas un problème important est plus forte chez les électeurs de Trump,
et la proportion de gens qui ont de bonnes raisons de craindre les milices armées des «suprémacistes blancs» parce qu'ils n'ont pas la bonne couleur de peau est au contraire assez faible chez les électeurs de Trump)
Ces raisons font que la masse de bulletins par correspondance à dépouiller est très inégalement répartie dans les deux camps : ainsi, selon un récent sondage de Pew, 50% des électeurs de Biden ont l'intention de voter par correspondance, contre 25% pour les électeurs de Trump.
Cette répartition inégale peut aboutir à une situation où dans certaines circonscriptions électorales, le résultat obtenu le soir du vote en ne comptant que les bulletins des électeurs ayant voté en personne le jour du scrutin pourraient donner un peu plus de 50% à Trump...
mais où au fil du dépouillement des bulletins arrivés par correspondance, la majorité pourrait s'inverser en faveur du candidat démocrate: c'est ce qu'on appelle le «Blue Shift» (virage au bleu) (le bleu est la couleur emblématique du Parti Démocrate).
(2) L'autre facteur qui entretient le suspense est la nature du système électoral américain, où l'élection présidentielle n'est pas un scrutin direct, mais un scrutin indirect par l'intermédiaire de grands électeurs.
Si le scrutin était un suffrage électoral direct, l'élection de 2020 serait vite pliée, votes par correspondance ou pas (Biden mène dans les sondages avec plus de 11 points d'avance, du jamais vu)
Mais aux EUA le président n'est pas élu à la majorité des votes des électeurs, mais à la majorité des votes d'un collège électoral composé de représentants des 50 états fédérés.
Et, point très important: dans tous les états sauf deux, le principe de désignation des grands électeurs fait qu'ils sont tous dans le même camp !
C'est le principe du "winner-takes-all" (le gagnant emporte tout) : le candidat qui obtient 50,1% des voix dans un état va avoir TOUS les grands électeurs de cet état pour lui. Les deux seules exceptions sont le Maine et le Nebraska.
Le nombre des représentants est vaguement corrélé à la population (nombre ré-évalué pour la dernière fois au recensement de 2010), mais avec un minimum de 3, ce qui donne un poids disproportionné aux petits états ruraux peu peuplés (qui penchent traditionnellement à droite)
Ainsi le destin de cette élection nationale, qui a un impact sur le monde entier, peut être suspendu au décompte des derniers bulletins dans un état peuplé mais où le résultat est serré, comme en Floride (ça s'est déjà produit en 2000 !)
La date butoir pour l'envoi par les différents états fédérés de leurs résultats au niveau national (pour la désignation officielle du collège électoral par le Congrès) est le 8 décembre, soit plus d'un mois après l'élection.
dans ce cas de figure il est même possible que deux résultats différents soient transmis en parallèle par deux instances différentes d'un état : par exemple, en Pennsylvanie, un résultat favorable à Biden par le gouverneur de l'état, et un résultat opposé par la cour de justice
ce scénario baroque est possible, et la constitution américaine n'a rien prévu pour régler la question.
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