Alzheimer... 9 lettres, un mot et un mal qui m’ont enlevé quelqu’un qui m’était précieux, très précieux.
Ma mère.
Car oui, c’est le propre de cette pute de maladie : tu peux perdre quelqu’un de son vivant.
Thread (1/2, pas mal de choses à dire)👇🏻
#Alzheimer
Ça a commencé il y a 4 ans. 4 ans seulement...
Des absences, des pertes d’équilibre, quelques rendez-vous ratés. 1ers signes, aussitôt repérés, aussitôt ignorés.
Parce que ces 9 lettres, elles font tellement peur que tu ferais tout pour te raccrocher à autre chose. Pour expliquer autrement tout ce bordel.
Les mains sur les yeux, surtout ne pas voir...
Sauf que le monstre, il est déjà là. Dans ta tête, maman, et petit a petit, dans ma vie.
En quelques mois, la gêne se transforme en tourbillon. Un océan d’insécurité, et de malheur.
Ta tête vrille, les mardis deviennent des vendredis, les lundis des jeudis. Et, au bout d’un certain temps, le jour devient la nuit.
Tu rates de + en + tes rendez-vous.
Les repères disparaissent.
Le pire, c’est le trio clés/portable/voiture. Un cauchemar.
Les clés, égarées, tous les jours.
Le portable, verrouillé, tous les jours aussi. Va retenir un code pin quand ta mémoire ne remonte pas au-delà de 30s...
Ta voiture, perdue. Plusieurs fois par semaine.
Et la, le monstre, il commence à envahir sérieusement ma vie.
Parce que, oui, je vous l’ai pas dit : je suis fils unique d’une mère divorcée. Donc c’est pour ma gueule.
Moi qui retrouve tes clés. Moi qui déverrouille ton portable. Qui retrouve ta Cb, aussi.
Moi qui part chercher ta voiture. Ta polo, 856DBW92, je m’en souviens encore
Des heures et des heures, après le taf, à tourner autour de la maison de tes copines, près du métro, ou à côté du théâtre, après avoir reconstitué ton emploi du temps.
Progressivement, ça devient quotidien. Progressivement, ma vie m’échappe.
Mais pas le droit de se plaindre.
Pas le luxe de chialer, non plus, parce que je suis en 2eme ligne. Et un 2eme ligne, ça ferme sa gueule, et ça tient.
Face à ce que tu oublies, face à tes angoisses aussi...Il faut être là, toujours présent, toujours solide, toujours rassurant.
Une vie dédiée, une vie de béquille.
Et puis un jour, le monstre est dévoilé. Maladie neurodégénérative.
Putain, le regard de la psychiatre quand elle me l’annonce...
La cruauté inhumaine de cette maladie, maman, c’est qu’elle t’a scrupuleusement retiré ce qui, jusqu’ici, faisait ta vie. Et, pendant des mois et des mois, elle t’a laissé ton intelligence intacte. Comme pour mieux te laisser constater ce qui t’échappait.
Contraste sadique. Car celui qui oublie... oublie aussi qu’il oublie.
Chaque jour, impuissante, tu redécouvrais les rdv ratés, les factures non payées, le portable verrouillé. Avec un étonnement toujours nouveau, avec une douleur toujours intacte.
Un jour sans fin, version trash
Tout ça, ça rend fou. Et ça t’a rendue folle.
Folle a agresser les gens. Folle à fuguer. Folle à vouloir te tuer, et folle à me le dire.
Toutes tes barrières ont sauté.
Tu m’appelles. Je bosse ?
Pas grave : « Mathieu, si tu ne viens pas tout de suite, je vais me jeter par la fenêtre ».
Ces menaces de suicide, hurlées du fin fond de ta démence, je me les suis tapées plusieurs fois par jour.
A elles, comme à toutes les saloperies, on finit par s’habituer.
D’ailleurs, parfois, c’est moi qui voulais te tuer. Vraiment. Te faire boire un truc, propre, indolore. Pour mettre un terme à tes souffrances.
Face au drame quotidien, on se déshumanise. Mais on fait quand même le taf : des 10aines d’appels par jour, et des visites quotidiennes. Pas le choix.
Toute la vie se construit autour du monstre. Les aides à domicile, le psychiatre, le geriatre, la neurologue, l’hôpital de jour, tes factures et tes impôts qu’il faut payer. Et toi, qu’il faut rassurer, encore et toujours.
Et puis, il y a les médicaments. La toxicomanie, plutôt, les anxiolytiques et les ordonnances de partout, les boîtes de 30 qui partent en 48h. Les départs en catastrophe vers la pharmacie de nuit.
Risque d’overdose : va gérer ta posologie quand ta mémoire est bloquée à 30s...
Ca, c’est que les anxiolytiques. Il y a aussi les antidépresseurs, les anti-epileptiques, et au bout d’un moment, les neuroleptiques. Tu es un assemblage de molécules, tu es une pharmacie.
Tout ça, logiquement, t’amène a l’hôpital psychiatrique.
Tu pleures, tu te débats, tu veux partir, à tel point qu’ils te confisquent tes valises que tu refais en permanence.
Chaque séjour est de plus en plus long, chaque retour à la maison de plus en plus court....
... et de plus en plus entouré.
Des auxiliaires de vie, avec toi, chez toi, 24/24, 7/7. Un gouffre financier, accessoirement.
Et puis, un beau jour, après 2 ans de combat, le bon petit soldat en 2eme ligne est obligé de siffler la fin de la partie...
Loïsa, une de tes auxiliaires de vie, me laisse un message à 6h du mat.
Tu l’as menacée avec un couteau.
Jusqu’ici, tu les foutais dehors, là tu menaces. Avec un couteau.
Fin du Game. Tu ne peux plus vivre chez toi.
Quelques semaines plus tard, tu intègres l’Ehpad spécialisé Alzheimer ou tu finiras probablement tes jours.
Perdue parmi les perdus, les zombies, les désorientés et les fous.
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