On associe souvent l'histoire et la philosophie des sciences. Pourtant, leurs relations sont houleuses. Une grosse partie de ces débats se noue autour de la distinction entre Contexte de Découverte et Contexte de Justification (D/J). Un thread sur cette distinction.
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La première formulation explicite de D/J est proposée par Popper, dans La logique de la découverte scientifique (1935).
Popper oppose, dans le premier chapitre, les deux contextes. D'une part, il y a le "jaillissement de la découverte", qui est de l'ordre de "l'inspiration" et concerne les sombres labyrinthe de l'imagination.
D'autre part, une fois la découverte effectuée, il y a la tache de tirer ses conséquences logiques pour les introduire dans le corps des connaissances scientifiques, afin de faire des prédictions susceptibles d'être soumises à des tests empiriques.
Il y a donc d'une part la découverte, qui peut être décrite par les sciences empiriques, mais pas rationnellement reconstruite, et d'autre part, l'analyse critique de la science, qui doit former une théorie de la confirmation, entreprise proprement philosophique.
Ainsi, l'histoire, mais aussi la psychologie et la sociologie des sciences, sont séparées de la philosophie par la distinction D/J.
L'arrière plan de la thèse de Popper est kantien. Kant distinguait la question de facto et la question de jure : comment un concept est obtenu, et comment il est possible. Il s'agit de formuler une critique de la connaissance pour determiner les limites de sa validité.
Une autre référence pour la fixation de la distinction D/J est le premier chapitre du texte de Hans Reichenbach écrit en 1938 : Expérience et prédiction. Reichenbach précise la distinction, son développement est plus substantiel que celui de Popper.
Reichenbach remonte à une formule de Carnap. Il faut distinguer l'événement historique de la découverte, de la reconstruction rationnelle de cette découverte. La distinction D/J devient explicitement une distinction chronologique.
Reichenbach prend le moment ou le scientifique publie ses resultats devant la communauté des scientifiques pour illustrer le contexte de justification. Le scientifique a alors reconstruit sa découverte pour l'insérer logiquement dans un ensemble théorique.
Mais la reconstruction en vue de publier des résultats dépend d'un moment contingent du développement scientifique. La justification n'est pas seulement un moment historique, elle doit aussi répondre à des normes de raisonnement idéales.
On voit ici que des formes de raisonnement idéales, que j'appelerais par avance des jugements analytiques, entrent en jeu pour soutenir la distinction D/J.
Cette distinction sera très débattue dans les années 60-80, moment ou les philosophes historicistes (Kuhn, Feyerabend, Laudan, Lakatos, etc.) nourriront la discussion.
Hoyningen-Huene soutient par exemple, que la distinction est confuse. Elle recoupe une distinction entre des moments historiques d'une part et entre les faits et les normes d'autre part. Or ces deux enjeux correspondent mal.
Feyerabend la rejette dans Contre la méthode (mais aussi Toulmin, dans Lexplication scientifique, 1961). Il soutient que les normes de justification sont elles-mêmes historiques, de sorte que l'on ne peut les opposer à la découverte :il faut aussi découvrir les justifications.
Une autre attaque typique consiste à soutenir que le processus de découverte n'est pas irrationnel, mais peut et doit être compris.
Il peut être compris en formulant une véritable logique de la découverte. Mary Hesse (1967) propose par exemple de considérer le raisonnement par analogie comme condition nécessaire de la découverte.
Il doit être compris si l'on considère que la justification n'est rien d'autre que la capacité à faire re-découvrir la même chose par d'autres que soi. Cette option revient à fournir une conception génétique de la justification : la redécouvrabilité.
Ces discussions sont, on le voit, très fertiles. Mais si l'on va plus au fond de la distinction D/J, on se retrouve au coeur de toute la philosophie. Pour cela, il nous faudra parler un peu de l'article de Quine, "Les deux dogmes de l'empirisme" (1951).
Pour établir la distinction D/J, il faut une théorie de la justification. Une difficulté pour justifier une hypothèse explicative (comme c'est parce que la lumière est une onde qu'elle peut produire des franges d'interférences) est l'appel à des entités inobservables.
On peut, pour faire gros, dire que les électrons, les forces, les champs, la matière noire, etc., sont des entités inobservables. Ce sont des objets que la théorie suppose exister afin d'expliquer certains effets.
Ce sont aussi ces objets à partir desquels on peut déduire des prédictions susceptibles d'être soumis à l'expérience. Ils sont donc fondamentaux pour l'explication scientifique, mais en même temps, ils ne sont pas susceptibles d'être soumis au contrôle de l'observation !
Pour résoudre ces problèmes, les empiristes logiques ont proposé de distinguer le langage de la théorie et le langage d'observation. Le langage d'observation doit être formé de termes très contrôlés pour faire référence à des observations publiques et reproductibles.
Le langage de la théorie doit être formulé d'une façon à être logiquement déductible à partie des énoncés d'observation et de certaines suppositions de départ, les axiomes de la théorie. La première loi de Newton, le principe d'inertie, est un exemple d'axiome de ce type.
Au-dessus des axiomes d'une théorie particulière, il y a les lois logiques, qui sont des tautologies. Par exemple, "si il pleut, alors le sol est mouillé" implique par contraposition "si le sol n'est pas mouillé, alors il ne pleut pas". Ce sont nos énoncés analytiques.
Résumons : Une théorie scientifique peut être tenue pour justifiée si elle est déduite de l'observation à partir des axiomes de la théorie suivant les lois logiques.
Par suite, dans la science, il y a des énoncés que l'expérience ne peut pas atteindre : les lois logiques.
Par suite, dans la science, il y a des énoncés que l'expérience ne peut pas atteindre : les lois logiques.
Ce sont ces lois logiques qui sont le fondement ultime de toute justification, c'est pour cette raison que la distinction D/J nous conduit au coeur de la philosophie : elle touche à la possibilité même de la connaissance.
Or c'est ce "dogme de l'analyticité", selon lequel il y a des énoncés qui sont vrais absolument, que Quine attaque dans "Les deux dogmes de l'empirisme".
Les énoncés analytiques sont des énoncés qui sont considérés vrais par définition, parce qu'ils sont posés comme vrais (comme la première loi de Newton : personne n'a jamais vu un mouvement inertiel, mais toute la physique classique repose là-dessus).
C'est cette notion de "vérité par définition" que Quine attaque. Il montre en effet que la notion de synonymie qui soutient cette idée ne va pas de soi. Il écrit : "On définit par exemple la notion de "célibataire" par "homme non
marié". Mais comment fait-on pour savoir que la définition de "célibataire" est "homme non marié" ?"
A partir d'arguments issus de la philosophie du langage (Quine va notamment montrer que notre définition de l'analyticité est circulaire), Quine montre que
A partir d'arguments issus de la philosophie du langage (Quine va notamment montrer que notre définition de l'analyticité est circulaire), Quine montre que
l'on ne peut pas absolument distinguer les énoncés analytiques et les énoncés d'observation. Il soutient alors qu'il n'y a "pas de différence de principe" entre une révision des lois logiques et une révolution scientifique. Il n'y a aucun trésor intouchable de la connaissance.
Cet argument est assez profond, c'est pourquoi l'article de Quine est probablement le plus connu de la philosophie du XX° siècle.
Pour ce qui nous intéresse, l'argument de Quine semble établir qu'il ne peut pas y avoir de distinction absolue entre découverte et justification, puisque les normes de la justification elles-mêmes peuvent être mises hors circuit si l'expérience les rend impraticables.
Pour conclure, on ne peut pas admettre que l'argument de Quine révoque complètement la distinction D/J, il lui retire simplement son statut d'hétérogénéité stricte. Cela ouvre toutefois de nouveau le problème de savoir jusqu’où peut-on tenir notre savoir pour justifié.
Le fait que la science, et surtout les régimes de justification de la science, soient historiques est cependant, en un sens, trivial. Ce qui l'est beaucoup moins, c'est de comprendre l'intrication entre la formation de la connaissance et sa validation.
Allez, je me fais le petit plaisir de mettre en bout de thread le texte d'introduction à la philosophie des sciences qu'a récemment publié Florian Cova. Après tout, si tout cela donne envie de lire plus, c'est 10 fois gagné.
https://medium.com/@florian.cova/l%C3%A9pist%C3%A9mologie-opportuniste-de-didier-raoult-7359ec4a3006
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