mais je suis tellement soulagée à ne pas être seule de trouver les modes de sociabilisation parisiens grave aliénants. c'est pas moi qui est mal faite pour ce monde, mais bien ce monde qui n'a pas du tout été conçu pour moi ! 


Mona vient de province, moi je viens de province russe et on a discuté avec quatre autres meufs de province hier soir ce qu'on trouvait aliénant dans les modes de socialisation queer parisiennes
Je vous recommande vivement ce texte de Joyce Rivière sur la précarité qui dans le monde queer parisien t'isole socialement https://bottomprincess.wordpress.com/2019/06/30/la-precarite-tue-la-passion/
Qu'est-ce ça veut dire que tous les lieux et tous les évènements queer sont payants ? Que toutes les soirées commencent à une heure du matin ? Que les grandes soirées soit dans les boîtes soit dans les grands apparts c'est le moyen principal de voir des gens ?
Ça veut dire que les personnes queer précaires ne peuvent pas accéder systématiquement à ces événements parce qu'elles doivent manger en fait. Que les banlieusard'es ne peuvent pas accéder à ces soirées parce qu'il n'y aura plus de RER.
Que même si tu fais toutes ces soirées et tu revois en permanence tous ces gens qui les fréquentent ces liens sociaux que vous nouez sont très superficiels et fragiles en fait et ils vont s'effondre le moment où tu arrêtent de fréquenter ces événements.
Qu'est-ce que ça veut dire d'être un'e queer qui débarque à Paris ayant passé la majorité de sa vie à province ou à l'étranger ?
La plupart de personnes que tu vas rencontrer ont évolué dans ce milieu depuis leur adolescence ou depuis au moins quelques années. Elles connaissent tout le monde, elles sont connues de tout le monde.
Leur cercle social est énorme et il y a pas forcément de la place dans ce cercle pour toi qui n'est jamais disponible parce que tu habites en banlieue et parce que t'es pauvre en fait donc bon après 3-4 occasions sociales manquées ces gens ne feront plus l'effort...
...de chercher de s'approcher de toi. le grand max : vous allez vous suivre sur les réseaux sociaux, échanger des commentaires de temps en temps mais les premières semaines si précieuses et importantes pour la construction d'une relation ont été ratées
J'ai littéralement des gens que j'ai rencontré juste après mon arrivée en France avec qui on s'entendait plutôt bien que je ne vois plus maintenant parce que la seule manière de les voir c'est aller aux soirées à 2h de mat.
ce que je ne peux pas me permettre car je ne peux pas prendre un Uber de 20 minutes après pour me ramener à la maison ou carrément y marcher à pied, je dois me taper au moins une heure et demi de trajet avec les noctiliens et tout et j'habite encore dans la banlieue proche
et en soi ça se comprend tout le monde doit gagner leur vie et tout le monde a leur propre clique de confiance établie depuis des années c'est compréhensible mais c'est si dur de t'incruster dedans si t'as pas de la thune si tu n'es pas intra-muros. on t'oublie
c'est fatiguant et aliénant surtout quand tu vois cette image que la commu essaie de donner d'elle, tellement soudée et inclusive, alors qu'en réalité tout est très éphémère et superficiel en tout cas pour celles qui ont eu le malheur d'arriver plus tard que les autres
puis y a le côté de l'inaccessibilité par rapport à la culture. la commu est inclusive mais tout le monde fait des études, beaucoup d'entre nous sont précaires mais précaires dans le cadre académique universitaire, ce qu'on a c'est le capital culturel
et les personnes qui n'ont pas fait des études ou qui parlent français mal est-ce qu'ils se retrouvent facilement dedans dans ces conversations ? cette gêne de dire que tu travailles à temps plein sans faire master de la socio à Paris 8 et que tu l'as même pas en projet
cette gêne de ne pas comprendre les concepts maniés, cette gêne d'admettre que t'es à ton troisième échec scolaire à cause de tes problèmes mentaux. cette gêne de ne pas pouvoir soutenir la conversation.
quand tu sais que tu n'es pas enfoncée dans la précarité temporairement comme ces autres... ça change quand-même ton rapport à eux et leur rapport à toi
les parisiens, à notre impression collective, font peu de sorties intimes avec des nouvelles personnes, elles s'invitent pas dans leurs apparts. ça se comprend avec ces apparts parisiens, mais en province on fait tellement souvent ça et c'est un moyen beaucoup plus sûr
de construire une relation que de se voir 4 fois par mois en soirée ou boire une bière en terrasse tous les deux mois
ouais en parlant seulement de ma part ce qui me frustre le plus ce que j'ai jamais réussi à pousser les relations plus loin que "la bière en terrasse", il y a pas de profondeur, il y a pas de confiance, il y a pas d'intimité
je bois une bière en terrasse avec toi aujourd'hui mais j'aurais pu le faire avec 100 autres personnes de mon cercle social, t'es replaceable puisque y a rien d'unique dans notre relation
genre à Paris ce qu'on appelle en province "les aonnaissances" est appelé par le mot "les amis". alors que vous atteignez jamais la vraie complicité
partager les moments sympas en terrasse ou se voir en soirées régulièrement et se trouver cool ce n'est pas une amitié...
comment peut-on considérer que c'est une amitié si ça se perd aussi facilement.
ces gens tu partages des moments sympas avec eux aujourd'hui, vous vous perdez et quelques mois plus tard t'hésites même à leur dire bonjour en les croisant dans un bar et eux aussi d'ailleurs. est-ce qu'on se connait vraiment, est-ce qu'on s'est connus vraiment
puis ne me dites pas que toutes ces applis de rencontre où tu choisis des personnes comme si tu choisissais un légume au marché n'ont pas contribué à la dévalorisation des individus et à la dépréciation de ce que c'est l'amitié
tous ces témoignages sur la nature aliénante de grindr... où on t'utilises et on te tej et il y a aucun suivi après, on est jetable, largable, interchangeable. vous pensez que c'est seulement un phénomène de grindr ?
pour résumer ce thread : le monde queer parisien a été conçu par et pour les personnes de la classe moyenne (ou sinon les étudiants en précarité provisoire) parisienne intra-muros. les provinciaux, les étrangers, les banlieusards précaires se heurtent à ce mur
ça reste à nuancer bien-sûr et c'est une généralisation, je résume juste mon expérience (j'habite "à Paris" depuis deux ans) et celles de 5 autres aliénées :)
c'est vrmt possible que vous avez fréquenté les memes endroits avec les mêmes personnes et avez réussi de bâtir et trouver votre clique et votre place dans ce monde. dans mon cas la timidité et l'angoisse sociale sont un frein aussi, surtout dans les grandes soirées !
et c'est toujours dur de se faire des ami'es dans les grandes villes, ce n'est pas un phénomène spécifiquement parisien
mais ce qui est piégeur avec Paris queer c'est cette affinité imaginée basée sur l'identité. tu imagines que ce sera trop facile de trouver des amies parmi les gens qui traversent les mêmes choses que toi.
mais en fait il y a un élément de classe sociale que tu prends pas en compte... pas tout de suite en tout cas
le nombre de personnes isolées socialement il est vraiment élevé à Paris et dans les banlieues alors que le choix de personnes est plus important qu'ailleurs, alors qu'il y a plus d'endroits de fréquentation, tout est plus propice pour se faire des amies. ce n'est pas un hasard